Cette étonnante histoire, à la fois surprenante et inattendue, débuta un dimanche après midi. Cette portion de semaine, tant décriée par moult de mes contemporains comme étant terne et ennuyeuse, a tout l’effet inverse sur ma personne. Quelle joie éprouvée à l’idée de retrouver la faculté le lendemain matin ! Quel bonheur de parcourir la bibliothèque universitaire, à la recherche d’une rareté de Bernanos, ou d’une critique de Roger Caillois !
Pourtant, j’allais devoir me résigner à vivre une fois de plus ma satisfaction hebdomadaire. En effet un télégramme de mon ami Jean-Guy Laubépin de Montaxy me fit changer d’avis. Il disait ceci :

« Toi venir vite STOP Malheur près de l’Abbaye STOP Traces de pas STOP Viens en auto STOP à bientôt STOP »

Intrigué par ce mystérieux message, aussi bien que par la demande de mon ami de le rejoindre en autostop, je décidai d’agir rapidement. Je préparai dans l’heure un mot d’excuse pour l’administration de la faculté, disant que j’étais malade. Rien de tel que l’originalité pour éviter tout soupçon. J’allai ensuite me coucher, à 20h50, histoire d’être en forme pour le lendemain. Tourmenté un long moment par les dangers qui n’étaient pas sans m’attendre, je ne trouvai le sommeil qu’à 21h07.

09h25 le lundi matin. La nuit avait été courte mais mon courage sans faille me donnait une force incroyable. Je mis comme à l’accoutumée mes lunettes d’avant-guerre, puis ma moumoute, que j’avais pris soin de brosser la veille. Toiletté, habillé et restauré, je mis quelques effets personnels dans une valise puis j’abandonnai ma demeure, en direction de Montaxy.
Je n’aurais jamais imaginé que faire du stop eût été aussi délicat, cela va sans dire que m’abaisser à la méthode des sans sous ne fut pas chose aisée. Enfin c’était une exigence que Jean-Guy m’expliquerait tantôt, me disais-je. Après avoir subi mille refus, un autochtone voyageur m’accepta dans son camion. Michel transportait du bétail et sa longue route passait par Montaxy.
La première journée se déroula sans histoires, à part celles que Michel me raconta et que je n’oserai vous répéter, car elles me paraissent légèrement « olé olé ». Le soir venu, nous nous arrêtâmes à l’hôtel Formule 1 de Levroux, joli port de pêche situé dans le Berry. La nuit passée, nous reprîmes la route et Montaxy fut en vue vers 15h le mardi après midi. Je dis à Michel : « Merci pour votre gentillesse exacerbée, mon bon ami. En cadeau je vous offre un exemplaire dédicacé de mon ouvrage sur les mormons d’Afrique centrale. » Mon chauffeur me répondit « Mais de rien frère, tu m’as tenu compagnie ! Et pi garde donc ton bouquin, j’ai assez de papier jusqu’à ma prochaine escale. » Trouver une excuse pour éviter l’embarras d’une récompense, c’est bien là le comble de la politesse.

A suivre...