Avant toute chose, j’aimerais prier mes fidèles lecteurs de m’excuser pour cette histoire quelque peu scatologique. Je m’excuse également auprès des confrères que je vais citer, et qui sont entraînés malgré eux dans ce déballage inopportun, mais néanmoins réel.
L’anecdote est honteuse, et si je vous la raconte, c’est bel et bien à cause d’un manque d’inspiration ne me permettant pas de vous faire part de souvenirs croustillants…

L’incident se produisit en fin de semaine. Nous autres, intellectuels de talent, aimons à nous retrouver dans tel ou tel endroit de luxe, afin de discuter plaisamment des mœurs et heurts de nos contemporains.
Cette fois-ci, nous n’étions que trois. Gontran des Capucines, professeur émérite, spécialiste des chambres à air gastéropodes du Népal amérindien, m’avait invité à déjeuner. La troisième sommité n’était autre qu’Arthur de la Brave-Vache, le plus grand chercheur au monde de sa catégorie, les vaches laitières dans les plaines sauvages du pôle sud.

L’apéritif fut l’occasion de discussions passionnantes ! Autour d’un verre de bourbon, de whisky pur malt et d’une tasse de verveine sans sucre et peu infusée, nous abordâmes longuement l’inestimable sujet du devenir des autruches naines d’Andalousie.
L’entrée, quant à elle, nous donna le loisir de débattre farouchement la question du réchauffement climatique des salles de conférence.
Après cette mise en bouche, nous comparâmes la délicate cuisine qui s’offrait à nous par le biais du plat de résistance, avec celle qui nous était proposée lors des différents colloques. Notre avis fut unanime, il fallait organiser d’urgence une réforme des menus, par souci de qualité.
Fromages et desserts nous donnèrent ensuite le temps de nous lamenter sur la sombre situation des autoroutes payantes de Phrygie Hellespontique et de Bithynie.
Bref, le repas avait été passionnant, comme à l’accoutumée.

Vint alors le moment des digestifs. Autour d’un verre de triple sec, d’eau-de-vie de poire et d’une tasse de verveine sucrée et très infusée, nous continuions nos élucubrations sur le rôle des nappes à carreaux dans la culture espagnole.
Malheureusement, je dus interrompre le temps d’un instant ma présence pour soulager quelques besoins naturels, provoqués vous vous en doutez, par les méfaits de ce repas copieux.

Je me rendis l’estomac lourd, dans les water-closets de la pièce du fond. Je me soulageai ensuite avec grand fracas, en imaginant avec effroi que cet instant d’intimité soit entendu par quelques manants. Succombant tant bien que mal à ce besoin naturel, je m’apprêtai à quitter cette pièce et ainsi à retrouver mon standing. Quand soudain, la terrible désillusion… le rouleau de papier hygiénique était vide !
J’avais omis de me soumettre à cette précaution pourtant indispensable, celle d’en vérifier la présence. Je devais agir vite, et seul, pour m’éviter une honte carabinée. Inutile de vous dire que j’étais dans une situation délicate… voire dans un embarras certain…

Lorsque mes éminents confrères me virent revenir la tête nue, et le visage rouge vif, ils comprirent tout de suite ce qui était arrivé à ma moumoute. Une fois leur fou rire passé - c’est-à-dire deux heures quinze plus tard - ils promirent de ne pas divulguer cet épisode au reste de la profession.
Les deux semaines qui suivirent, je reçus chaque jour un colis postal. Ils contenaient tous la même chose… un rouleau de papier lotus…

FIN.