« La parole est à Monsieur Lacapuche, rapporteur général de la Commission des intellectuels, et membre éminent de la confrérie des gastronomes ».

Montant à la tribune, le regard haut et fier, je m’exprimai en ces termes :

« Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, chers collègues, chers élites, chers édiles, chers ministres, chers auditeurs, chers téléspectateurs, chers visiteurs égarés, chers mineurs, chers majeurs, chers trentenaires, chers quadragénaires, chers cinquantenaires, chers sexagénaires, chers septuagénaires, chers octogénaires, chers disparus, merci du fond de mon âme et de mon cœur de bien vouloir accepter d’avoir l’obligeance de m’écouter attentivement (bravo, bravo, quelle entrée en matière) !

En ces temps douloureux de crise généralisée, la Commission a daigné s’intéresser à la question des intellectuels et de leur survie (bien, bien). En tenant compte de l’urgence de la situation, elle a pris un certain nombre de mesures que je vais énumérer maintenant, si vous le voulez bien, et même si vous ne le voulez pas car je suis à la tribune et pas vous, et toc. (rho là là, comment il se la pète).

Premièrement, les intellectuels qui iront se mêler à la populace pour leur expliquer les causes et les enjeux de la crise, je pense notamment à ceux qui se rendront à la télévision dans des émissions dites culturelles (rires), recevront une indemnité financière dont le montant reste encore à définir. Cela permettra au volontariat de se développer et à la courte-paille de disparaître totalement des mœurs de nos comités (applaudissements).

Ensuite, j’annonce, au nom de la Commission, la création d’une caisse de secours qui permettra de sauvegarder tous les salaires des intellectuels, quelque soit l’étendue, la durée de la crise mondiale qui nous atteint (très bien, très bien). Cette mesure concerne entre autres les scientifiques de laboratoire, les enseignants-chercheurs, les libres-penseurs, les penseurs emprisonnés, et tous ceux qui sont payés à réfléchir mais qui ne trouvent rien, c’est-à-dire la majorité (vifs applaudissements).

Enfin, et je terminerai là-dessus, nous sommes en mesure d’assurer, et je sais que cela fera plaisir à beaucoup d’entre vous, le maintien des pauses-déjeuners lors des séminaires et des colloques, quelque soit leur nature (hystérie générale, certains se lèvent de leur banc pour danser le charleston). Vous pourrez ainsi continuer (l’orateur hausse le ton) à vous empiffrer de viennoiseries, à engloutir du café commerce équitable, à déguster des produits locaux sélectionnés par les meilleurs fournisseurs de l’intelligentsia, et ce même si nous devons priver les bas quartiers de nourriture ! (la salle devient incontrôlable et l’orateur a droit à une standing-ovation en rejoignant le banc des intellectuels modérés) ».

C’est au moment où je fus soulevé par la foule en délire que mon rêve s’interrompit.  Il est évident que tout ce que je viens de dire ne pourrait être réel ! Déjà, il n’y a aucun intellectuel à l’Assemblée (je sens que je vais me faire des amis, mais en même temps je me dois d’être sincère). Et puis, vous me voyez vraiment engagé en politique ? Ce serait un tel cauchemar pour mes adversaires que ma bonté naturelle m’interdit d’y penser !

FIN.