Avant toute chose, je tiens à préciser à mes lecteurs chanceux que cette anecdote n’a rien à voir avec le charmant cétacé aquatique qui amuse les enfants. N’allez-pas croire non plus que je ne considère qu’une partie de mes lecteurs en disant lecteurs chanceux, mon but ici n’étant évidemment pas de me montrer sectaire. Je veux simplement dire que tout lecteur habitué à ma prose a forcément de la chance, l’adjectif forme donc un tout avec le nom. Mais écoutez-moi donc, ou plutôt lisez-moi lors des prochaines lignes, vous comprendrez le titre, et puis oubliez cet avant-propos ridicule.

Un beau matin de printemps, où les mères étaient occupées à allaiter leurs bébés de manière monotone en écoutant le chant du pivert ou les quatre saisons de Vivaldi, je reçus un drôle de courrier de la part de Timothée, le brave postier du quartier. C’était une invitation pour une soirée très prisée dans le milieu intellectuel, j’ai nommé la cérémonie des Miss Tête. C’est plus ou moins l’équivalent de la cérémonie honteuse des Miss France, Monde et autres Univers, sauf que là c’est d’une part plus guindé, et d’autre part plus réglementé. En effet, les candidates sélectionnées doivent impérativement être intelligentes, ce n’est plus une option facultative comme pour les autres concours. Le jury a alors la lourde tâche d’élire la plus belle des femmes cultivées, celle qui rendra jalouse toutes les autres et fou de désir tous les autres. Or, on m’invitait justement à prendre place dans le jury final, qui devait départager les onze dernières candidates. J’acceptai sans tarder, et avec grand plaisir, toujours prompt à aider la science.

Deux ou trois jours plus tard, ma mémoire me fait défaut, je donnais un cours sur la chicorée bon marché des années 1950. Alors que j’abordais tranquillement les différents degrés de température de l’eau pour la préparation de la boisson, un élève s’amusa à dire que la température du plateau de télévision sur lequel j’allais me trouver serait, elle, très élevée. Le fourbe avait lu ma présence dans l’émission en parcourant le programme télévisuel. Je rétorquai à ce freluquet que ce genre de lectures ne l’aiderait pas à devenir un grand historien, ce qui lui cloua le bec et lui valut les moqueries de ses congénères.

Le jour J arriva bien vite. J’avais mis ma moumoute du dimanche et mon costume-cravate vert et jaune, histoire de rester sobre. J’étais allé m’asseoir auprès de mes confrères jurytologues, et non pas gérontologues. Nous étions sept, comme les nains du dessin animé. Outre moi, il y avait deux autres enseignants-chercheurs, un maître de conférences, un philosophe et deux chroniqueurs mondains de bas étage. Autant dire que j’étais sans contestation possible la personnalité la plus huppée du lot, et cela me comblait de joie.

Jacques-Gérard Foucault, un homonyme de l’autre, vint présenter la cérémonie qui était retransmise en direct sur Intello-Tv, une chaîne câblée dont la durée de vie fut malheureusement très courte. Le déroulement avait été prévu de la manière suivante, les onze finalistes allaient exposer chacune leur tour leurs qualités intellectuelles, puisque pour ce qui était du physique, tout était parfaitement visible. C’est à ce moment très précis, je m’en souviens très bien, que je pris mon pied (pour ôter un caillou de ma chaussure).

A suivre…