21 janvier 2009
L'histoire de la désunion (3/3)
Plusieurs semaines passaient, et je n’avais plus
de nouvelles de David. Lui qui avait pris l’habitude de m’envoyer une à
quatre lettres par jour, ne donnait plus signe de vie. Je commençais
vraiment à m’inquiéter pour sa santé, et un peu aussi pour la santé de The History of the Desunion
il faut bien le dire, même si cette inquiétude n’était que secondaire,
contrairement à ce que certains malfaisants pourraient penser.
Chaque
jour, je me tâtais à le relancer, histoire qu’il se rappelle à mon bon
souvenir. Chaque jour, aussi, je me disais que cette absence
momentanée, si elle m’inquiétait, me permettait de souffler un peu
après l’acharnement postal dont j’avais été l’objet. J’étais donc en
proie à un cruel dilemme.
Ce fut, comme souvent, ce brave
Timothée qui brisa ma torpeur angoissante, anxiogène et stressante.
Vingt-neuf jours exactement après la dernière missive de Godel, me
parvenaient enfin des nouvelles fraîches. Vous noterez que l’emploi du
terme « fraîches » est plutôt habile, voire judicieux, étant donné que
la lettre était gelée, étant donné qu’il faisait un froid de canard ce
jour-là, étant donné que j’utilise pour la troisième fois et bientôt
quatrième étant donné.
« Des nouvelles de l’Angliche ! Il
commençait à me manquer ! », me lança Timothée, hilare. Je partageais
son sentiment mais je ne lui fis qu’un sourire forcé en le remerciant,
car je ne voulais pas qu’il se mette à croire qu’il était drôle. Non
mais c’est vrai, il suffit de rire une seule fois à une blague de
facteur, et vous finissez en dépression nerveuse à force de devoir
répondre par la suite – et tous les jours ! - à des « Bonjour Naliste »
ou « Salut Cilogène ».
Mais je laissais très vite de côté cette
réflexion hautement intellectuelle sur les relations à entretenir avec
son postier, pour me consacrer de plein fouet à David et à son
courrier, et pour faire des rimes en –er.
Le moins que l’on
puisse dire, c’est que cette lettre ne me laissa pas de marbre, et pas
uniquement parce que mon sol était en bois et mes fenêtres en PVC.
David
m’apprit que sa « belle écossaise » l’avait quitté. C’est pour cette
raison qu’il n’avait plus écrit, mais il avait continué d’œuvrer pour
oublier son chagrin. Il me signalait d’ailleurs qu’il avait « travaillé
d’arrache-pied (rires) » et qu’il avait pu se passer de moi. La
traduction était terminée.
Si j’étais content pour moi-même,
j’étais triste pour lui. Pis que cela, je me sentais coupable, car
j’étais à l’origine de la querelle de rupture. Sa femme, ou devrais-je
dire son ex-femme, en plus d’être écossaise, n’avait pas l’air très
finaude. Cette dernière avait mal interprété l’extrait d’Alexandrie
Alexandra que j’avais glissé dans ma dernière réponse, histoire de
satisfaire David et ses références peu glorieuses. Fan de l’Agence tous
risques, elle avait été attirée par la phrase « J’ai plus d’appétit
qu’un Barracuda », et elle avait lu la suite et notamment ce passage :
« Alexandrie, Alexandra,
Alexandrie où l'amour danse au fond des bras.
Ce soir j'ai de la fièvre et toi tu meurs de froid. »
Elle
n’avait fait ni une, ni deux, et avait bêtement fait un rapprochement
entre le nom complet de son mari, David Alexander Godel, et la panne de
chauffage qui les avait touchés juste avant de recevoir ma lettre. Ce
malheureux hasard, mais surtout la paranoïa de cette femme naïve,
précipita le couple dans l’abîme. Elle avait imaginé que j’étais
l’amant secret de David, et qu’Alexandrie était le petit surnom que je
lui donnais. Tout ceci était délicieusement ridicule, vous en
conviendrez avec moi.
Ainsi prit fin cette histoire cocasse,
du traducteur qui divorça en traduisant un ouvrage sur l’histoire des
divorces. Quel aurait été le sort de ce malheureux si je l’avais fait
œuvrer sur Les meurtriers anthropophages des plaines andalouses ? Nul ne le saura jamais, et c’est peut-être mieux ainsi.
FIN.
Commentaires
quelle chute, quelle finale !
du grand art... du fantaroux :)
Pauvre David Godel, il n'a pas une vie facile... ;o)
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