28 janvier 2009
Absentéisme (bis)
21 janvier 2009
L'histoire de la désunion (3/3)
Plusieurs semaines passaient, et je n’avais plus
de nouvelles de David. Lui qui avait pris l’habitude de m’envoyer une à
quatre lettres par jour, ne donnait plus signe de vie. Je commençais
vraiment à m’inquiéter pour sa santé, et un peu aussi pour la santé de The History of the Desunion
il faut bien le dire, même si cette inquiétude n’était que secondaire,
contrairement à ce que certains malfaisants pourraient penser.
Chaque
jour, je me tâtais à le relancer, histoire qu’il se rappelle à mon bon
souvenir. Chaque jour, aussi, je me disais que cette absence
momentanée, si elle m’inquiétait, me permettait de souffler un peu
après l’acharnement postal dont j’avais été l’objet. J’étais donc en
proie à un cruel dilemme.
Ce fut, comme souvent, ce brave
Timothée qui brisa ma torpeur angoissante, anxiogène et stressante.
Vingt-neuf jours exactement après la dernière missive de Godel, me
parvenaient enfin des nouvelles fraîches. Vous noterez que l’emploi du
terme « fraîches » est plutôt habile, voire judicieux, étant donné que
la lettre était gelée, étant donné qu’il faisait un froid de canard ce
jour-là, étant donné que j’utilise pour la troisième fois et bientôt
quatrième étant donné.
« Des nouvelles de l’Angliche ! Il
commençait à me manquer ! », me lança Timothée, hilare. Je partageais
son sentiment mais je ne lui fis qu’un sourire forcé en le remerciant,
car je ne voulais pas qu’il se mette à croire qu’il était drôle. Non
mais c’est vrai, il suffit de rire une seule fois à une blague de
facteur, et vous finissez en dépression nerveuse à force de devoir
répondre par la suite – et tous les jours ! - à des « Bonjour Naliste »
ou « Salut Cilogène ».
Mais je laissais très vite de côté cette
réflexion hautement intellectuelle sur les relations à entretenir avec
son postier, pour me consacrer de plein fouet à David et à son
courrier, et pour faire des rimes en –er.
Le moins que l’on
puisse dire, c’est que cette lettre ne me laissa pas de marbre, et pas
uniquement parce que mon sol était en bois et mes fenêtres en PVC.
David
m’apprit que sa « belle écossaise » l’avait quitté. C’est pour cette
raison qu’il n’avait plus écrit, mais il avait continué d’œuvrer pour
oublier son chagrin. Il me signalait d’ailleurs qu’il avait « travaillé
d’arrache-pied (rires) » et qu’il avait pu se passer de moi. La
traduction était terminée.
Si j’étais content pour moi-même,
j’étais triste pour lui. Pis que cela, je me sentais coupable, car
j’étais à l’origine de la querelle de rupture. Sa femme, ou devrais-je
dire son ex-femme, en plus d’être écossaise, n’avait pas l’air très
finaude. Cette dernière avait mal interprété l’extrait d’Alexandrie
Alexandra que j’avais glissé dans ma dernière réponse, histoire de
satisfaire David et ses références peu glorieuses. Fan de l’Agence tous
risques, elle avait été attirée par la phrase « J’ai plus d’appétit
qu’un Barracuda », et elle avait lu la suite et notamment ce passage :
« Alexandrie, Alexandra,
Alexandrie où l'amour danse au fond des bras.
Ce soir j'ai de la fièvre et toi tu meurs de froid. »
Elle
n’avait fait ni une, ni deux, et avait bêtement fait un rapprochement
entre le nom complet de son mari, David Alexander Godel, et la panne de
chauffage qui les avait touchés juste avant de recevoir ma lettre. Ce
malheureux hasard, mais surtout la paranoïa de cette femme naïve,
précipita le couple dans l’abîme. Elle avait imaginé que j’étais
l’amant secret de David, et qu’Alexandrie était le petit surnom que je
lui donnais. Tout ceci était délicieusement ridicule, vous en
conviendrez avec moi.
Ainsi prit fin cette histoire cocasse,
du traducteur qui divorça en traduisant un ouvrage sur l’histoire des
divorces. Quel aurait été le sort de ce malheureux si je l’avais fait
œuvrer sur Les meurtriers anthropophages des plaines andalouses ? Nul ne le saura jamais, et c’est peut-être mieux ainsi.
FIN.
14 janvier 2009
L'histoire de la désunion (2/3)
« Cher Monsieur,
J’ai l’honneur de vous
déranger une fois encore au sujet de l’adaptation de votre ouvrage en
langue anglaise. Page 122, paragraphe 4, vous écrivez : « Le père
Martin travailla d’arrache-pied pour endiguer le nombre de divorces
dans sa paroisse ». J’aimerais savoir pour quelle raison il eut besoin
d’arracher des pieds pour construire une digue, et s’il a utilisé le
pied droit, le gauche ou les deux. De plus, a-t-il fait de la prison
pour ce crime ? »
-Ha ha ha ha ha ha !
Ces rires non retenus
étaient ceux de Timothée, qui était resté planté devant la porte
pendant que je lisais le contenu de la lettre à haute voix. Après
l’avoir congédié poliment mais sûrement, je fermais la porte et ouvrais
un sachet de camomille. J’avais besoin de décompresser pour lire la
suite.
Cinq minutes plus tard, je poursuivais la lecture, la camomille au bec et le cœur palpitant.
«
Page 123, vous écrivez, paragraphe 3, alinéa 4, « En agissant ainsi,
l’Abbé Cédaire entendait bien clouer au pilori ses adversaires ». Je ne
comprends pas la phrase. Vouliez-vous dire que l’abbé entendit ses
adversaires clouer au pilori ? Si tel est le cas, supposez-vous, avec
une faute d’orthographe, qu’il s’agit d’O’Pilori, un brave pasteur de
l’Ohio, qui officiait à la même époque aux États-Unis ? Il me semble
pourtant, mais c’est à vérifier, que ce personnage n’est pas mort
crucifié mais électrocuté dans son bain, comme votre chanteur Claude
François.
En attendant votre réponse avec l’impatience du
samouraï assoiffé qui attend sa soupe, je vous prie de recevoir, cher
Monsieur Riton, l’expression de mes sentiments lait meilleur. Et à
propos de lait, je vais m’en servir un nuage, car c’est l’heure du thé.
David Godel ».
Je
ne pouvais que constater une nouvelle fois les lacunes de notre ami
britannique en termes de correspondance. Non content d’avoir «
l’honneur » de me déranger, il confondait les expressions de politesse
japonaises et françaises, et m’accusait de faire des fautes
d’orthographe sans balayer devant sa propre porte (ce qui peut à la
rigueur s’expliquer - si je veux être conciliant - par le fait que les
feuilles mortes encombrantes sont assez rares en février).
De
plus, l’as butte note liste - comme ils disent là-bas - la seule
référence qu’il daignait citer dans toutes ses lettres était Claude
François, ce qui donnait une idée de son niveau concernant la culture
française. Rien que d’y penser, j’en avais des frissons. Et encore,
cette fois-ci, il m’avait épargné en ne citant pas de titre, ainsi
j’évitais d’avoir une chanson ridicule en tête pour le reste de la
journée… Le jour où j’avais reçu sa précédente lettre, mes étudiants
m’avaient ensuite surpris en train de fredonner Magnolias for ever. Je
ne vous raconte pas le tohu-bohu que cela avait provoqué. Ce ne furent
pas les magnolias qui jaillirent par centaines, mais les remarques
déplacées.
Pour tenter d’atténuer mon atterrement, je
continuais de me dire que ses pinaillages intempestifs ne pouvaient
qu’être bénéfiques, et que The History of the Desunion ferait date dans
l’histoire des sorties d’ouvrages historiques, et que les ventes
seraient elles aussi historiques (et mon nom aussi, du coup), si
l’éditeur faisait bien son travail, et que ce serait bien. Cela me
remotivait et je m’empressais de rédiger une réponse pour ce malheureux.
J’étais loin d’imaginer qu’elle aurait des effets dévastateurs… et pourtant…
A suivre…
07 janvier 2009
L'histoire de la désunion (1/3)
Lundi
31 février 2015, Paris, 10h. Confortablement installé dans mon lit
douillet, je décide de retarder mon réveil de 10 minutes. Une fois
cette durée écoulée, je prends la courageuse décision de mettre mes
lunettes, mais d’attendre dix minutes encore avant de me lever
complètement. Il est 10h20, ma moumoute est confortablement installée
sur mon crâne douillet, et je suis levé. Je viens de m’accorder une
grasse matinée supplémentaire après celle du week-end.
Le
lecteur attentif aura remarqué que la date à laquelle est supposé se
dérouler le récit est, d’une part postérieure à notre époque, et
d’autre part totalement incohérente, ce qui pour une anecdote supposée
authentique n’est pas banal. La raison de cet habile stratagème est que
je ne tiens pas à ce que la personne que je vais mentionner dans
quelques minutes, si ce n’est quelques lignes, ne se reconnaisse, étant
donné que je me paye sa tête. Pour cette raison, diverses informations
de cette histoire seront fictives mais il vous suffit d’imaginer que
quelque chose de semblable, ou à peu près, m’est arrivé dans le monde
réel, celui de la vraie vie. Ce n’est pas très compliqué, et j’espère
bien sincèrement que votre cerveau y résistera.
Lundi 31 février
2015, Londres, 9h (la même heure qu’à Paris en fait, avec le décalage
horaire dû au fait que la recherche française a toujours un temps
d’avance, en l’occurrence une heure, sur la recherche britannique).
David Godel, traducteur de son métier, mariée à une belle écossaise
(oxymore) et père de deux enfants dont on se fiche des prénoms car ils
n’interviendront pas dans le récit, est déjà debout depuis trois
heures. Il travaille sans relâche sur l’adaptation en anglais d’un
ouvrage français, un très bel ouvrage d’ailleurs, puisqu’il s’agit du
premier opus que j’ai consacré à l’histoire de la désunion, autrement
dit de manière moins pompeuse (mais plus accessible, et l’intellectuel,
de base ou confirmé, déteste ce mot et s’efforce toujours de donner des
titres incompréhensibles à ses ouvrages pour décourager les incultes),
l’histoire des divorces.
Attablé à sa table de travail (et non
pas accolé à son col de chemise, ce qui ne voudrait rien dire), David
est à la peine. Il a beau être un polyglotte accompli, il n’a pas
forcément en tête toutes les subtilités de la langue française, et
sèche par exemple sur un grand nombre d’expressions employées par Bibi,
j’ai nommé moi-même.
Fort heureusement pour lui, mais je ne sais
pas pour moi, mon éditeur a eu l’idée de lui donner mon adresse
postale. Au moindre problème, David n’hésite pas à me contacter et à me
demander des clarifications. Là-dessus, je n’ai pas à me plaindre. Ce
brave garçon est très consciencieux et je suis persuadé que le résultat
final sera de grande qualité et contribuera à étendre ma gloire
outre-Atlantique et dans tous les pays où l’anglais est une langue
capitale, c’est-à-dire quasiment partout.
Seulement, la limite est
parfois floue dès lors qu’on parle d’une personne appliquée ou d’un
casse-pieds. Il est en effet 14h à peine lorsque David Godel se décide
à m’envoyer une 47ème lettre recommandée en trois semaines.
Au même moment, à Paris, Timothée, mon postier habituel, me distribue la 46ème.
« Ah Monsieur Riton, encore une lettre de votre ami anglais, je crois bien. »
«
Une relation professionnelle, mon brave, une relation professionnelle.
», répondis-je en soupirant et en commençant le décachetage de
l’enveloppe. Que me voulait cet olibrius cette fois-ci ?
A suivre…
