Telle la marmotte à l'orée du printemps, je sors de ma léthargie paresseuse d'hiver, gargarisé que je suis par ma découverte de ces derniers jours. Vous n'êtes pas sans savoir que mes compétences internétales frôlent l’incompétence, ce qui est un comble pour des compétences. Autant j'étais un foudre de guerre du minitel, du genre capitaine d'infanterie, autant j'ai un peu plus de mal avec ce que mes contemporains appellent les nouvelles technologies, si bien que si Joseph Joffo passait par là, il pourrait m’inclure dans son sac de billes !

C'est par un hasard de sérendipidité – très joli mot au passage - que je suis tombé tout récemment sur ce site marchand appelé ebay (à prononcer ibaille). Étant donné que j'étais fatigué, et a fortiori que je baillais souvent, j'ai tout de suite aimé le nom. J'ai alors appris que l'on pouvait acheter et vendre moult objets, de l'insolite à la pépite, de la rareté au déchet toxique. Mieux, outre l'achat immédiat ou la petite annonce, il est possible d'enchérir sur l'objet convoité. Cette invention extraordinaire, que dis-je sensationnelle, permet non seulement de se passer de commissaires priseurs - qu'ils reposent en paix - mais aussi et surtout de faire des affaires incroyables.

Effectivement, la plupart des objets sont mis à prix pour une bouchée de pain, voire de baguette pour certaines ventes, le vendeur espérant ainsi faire grimper la somme. Or, si cette astuce astucieusement astucieuse (et machiavélique) fonctionne avec les objets ridicules, tels les ordinateurs, automobiles, imprimantes, et autres gadgets télévisuels ou pour enfants, elle est moins efficace pour les objets de valeur. Prenez les exemplaires du Petit Journal par exemple, ou de Tirelipinpon les canailloux, un magnifique illustré jeunesse des années 20, eh bien ils ne décollent pas. Idem pour les cartes postales de moissonneuses-batteuses, de soutanes aztèques ou de boissons gazeuses, qui sont pourtant inestimables. C'est une aubaine pour le chercheur comme moi qui peut mettre la main sur ces précieux éléments et ainsi faire avancer la science historique.

En creusant un peu, c'est-à-dire en accentuant mes recherches (n'allez pas croire que j'ai pris une pelle, malheureux), j'ai même réussi à renouveler ma garde-robe. Pour 4,99 euros, j'ai fait l'acquisition d'une superbe sacoche de 1924, qui aurait appartenu à Filochard Gabardine, le grand critique d'art de l'époque, connu du Tout-Paris. Je peux vous assurer que je fais sensation, à la faculté, lorsque je la porte. Mais l'affaire du siècle, j'ose employer les grands mots, concerne une moumoute de premier choix, en pur poil de mouflon 1954, acheté 7,92 euros (port inclus), qui donne du peps à mon look de jeune premier. C'est de bon aloi que depuis lors, tous les matins, je pars au travail en fredonnant "ma moumoute, la-la-la, ma moumoute elle est bien jolie".

Mais je vous parle de tout cela, et je sais très bien que certains d'entre vous commencent à rouspéter gentiment. Pire, j'entends déjà certains haranguer la foule en criant très fort : "Ouiiiiii, que nous raconte-t-iiiiil, il se moque de nouuuus, cela fait des années maintenant qu'ebay a été inventéééé, même qu'en plus on prononce “ibaie” et pas “ibaille”, il a toujours un train de retard le pauvre Riton, et il n'a rien de plus intéressant à nous proposer, tu parles d'une anecdote, moi je préfère les enquêtes, ah non pas moi, oui mais toi on s'en fiche de ton avis, et patati, et patata, et patonton ni cousin".

Face à ce brouhaha incandescent, à moins qu'indécent ne suffise, je réponds ha ha. Je ris, oui, et vous demande de mesurer votre chance. L'honorable Riton, j'ai nommé moi-même, et son calendrier de ministre, j'ai nommé le mien, s'efforce d'alimenter son blog comme Davy nourrit son chien avec des croquettes, et voilà comment on le remercie.
Estimez-vous heureux que je ne fasse pas payer ma prose, jeunes blancs-becs. Comme tous les génies, je demeure et demeurerai incompris de mes concitoyens, mais soyez-en sûr, les martiens s'arracheront mes textes à prix d'or lorsqu'ils auront envahi la terre en 3446. Tenez-le vous pour dit, mécréants personnages* !

*Notez-bien que cette diatribe sanguinaire ne s'adresse qu'aux lecteurs exigeants et perfides de mes aventures (et aussi que l’astérisque ne sert strictement à rien dans ce cas précis mais que je l’ai mis pour faire joli). Si vous êtes un lecteur fidèle et bon public, veuillez recevoir mes compliments ainsi que mes sentiments les meilleurs. A très bientôt pour la reprise des enquêtes passionnantes, pimentées, perspicaces, et autres adjectifs en P. En attendant, j’aurais toujours accompli un retour “enchère et en os” !

FIN.