Le vol se déroula sans histoire, et par conséquent je n’en parlerai pas. Je ne vais pas raconter l’histoire d’un vol sans histoire dans mon histoire, cela n’aurait pas de sens.

Là où je peux m’attarder quelques instants - mais pas trop non plus car j’ai du travail en retard -, c’est sur notre arrivée à l’aéroport de Bernarébianca, en début d’après-midi. Elle est assez comique.
En effet, dès l'atterrissage, nous fûmes accostés par une ravissante demoiselle à la poitrine généreuse et à la silhouette agréable. "Buenas tardes y vamos a la playa, hombres !", nous lança-t-elle en clignant de l’œil. Malheureusement, nous avions une mission à accomplir et Miguel l’envoya gentiment promener à la playa toute seule. Après réflexion, ce n’était pas si comique que cela, mais tant pis, je vous l’ai raconté quand même.

C’est qu’on était pas de là, comme disent vulgairement les voyageurs pressés ! Nous avions encore plusieurs heures de bus qui nous mèneraient jusqu’à Cacataba, dernier rempart de la civilisation avant la jungle. Il fallut que nous réveillâmes le chauffeur du bus, d’abord furieux que nous ayons interrompu sa sieste, et ensuite tout étonné de voir qu’un couple européen d’homosexuels désirait se rendre dans cette région perdue. Nous eûmes beau lui dire que nous étions seulement amis, jamais il ne voulut nous croire. Miguel lui aurait bien cassé la figure, mais mon flegme légendaire fit cesser l’altercation. 
Comme vous le savez, j’ai la phobie des autocars. Le voyage ne fut donc pas une partie de plaisir, d’autant plus que la route reliant Bernarébianca à Cacataba n’était pas de première fraîcheur. Cela eut le malheur d’inspirer un poème à Miguel, qui ne brillait pas dans ce domaine :

Que de poussière sur ce chemin caillouteux,
Que de brindilles s’engouffrent sous les pneus.
Ô, Dame Nature, tu es bien malicieuse,
Même ici, en l’absence de mouettes rieuses.

Je ne vous ai mis que le début et je suis gentil car la suite est encore pire. Évidemment, sur le coup, je décidai de me montrer hypocrite en le félicitant pour ses rimes bien trouvées et originales. Ce n’est pas lui rendre service, je sais, mais il valait mieux ça qu’une crise de nerfs supplémentaire. Il était déjà assez irrité par le chauffeur qui sifflotait à tout bout de champ "YMCA", des Village People. On en arrive parfois à regretter que la radio soit arrivée jusqu’aux oreilles de ces sinistres individus.

A tout bout de route, nous arrivâmes. L’hôtel 0 étoile de Cacataba et ses trois chambres était quelque peu rustique, mais nous étions tellement vannés que nous n’y fîmes guère attention. Devant le peu de place, il ne restait qu’une chambre avec un grand lit, l’idéal pour perpétuer le mythe des deux homosexuels en vacances. En temps normal, Miguel aurait étranglé le réceptionniste, mais heureusement il était fatigué et se contenta de lui faire une grimace.
Le repas fut pris sur le pouce et la douche sur le palier (estimons-nous heureux déjà qu’il y en eût une). Notre dernière action de la journée consista en un examen rapide de la carte qu’avait emmenée Miguel, en situant "à peu près" l’endroit où nous devions chercher l’eau merveilleuse et ses gardiens autochtones.
Ensuite le marchand de sable passa et nous vendit tout son stock. Aussitôt après, nous plongions dans un profond et nécessaire sommeil. Nous aurions besoin de toutes nos forces le lendemain, afin de jouer aux aventuriers...

A suivre...