Les deux hommes avancèrent vers une autre pièce, mais à mesure qu'ils s'en approchaient, le bruit s'amplifiait. Quand enfin ils furent arrivés et que Franck ouvrit la porte, Riton n'en crut pas ses yeux. Une immense salle s'étendait à perte de vue : elle était remplie de couveuses... et de nouveau-nés. Riton resta bouche bée. Il en fut de même lorsqu'ils parcoururent une salle de classe et une bibliothèque où bûchaient de nombreux étudiants.

-Bon sang, qu'est-ce que c'est que tout ça ? asséna Riton lorsqu'il retrouva l'usage de la parole.
-Vous le voyez bien, et je suis sûr que vous avez compris, ce sont eux, les pères de la société moderne ! Vous avez pu voir les différentes étapes de la vie des intellectuels que nous avons recréés.
-Si vous dites vrai, pourquoi avoir fait ça ? C'est contre nature ! D'ailleurs, c'est impossible, nous avons croisé de jeunes hommes de plus de vingt ans ! Le projet est trop récent !
-C'est là qu'intervient la génétique, Riton. Une modification génétique simple aura permis de multiplier par dix la vitesse de croissance de ces jeunes hommes. Pour ce qui est des connaissances, leur aisance naturelle et leur soustraction à la société a permis que ce retard soit vite comblé.
-Et que deviennent-ils à l'âge adulte ?
-Vous avez pu en avoir un aperçu tout à l'heure lorsque vous avez vu les Sue, nous les mettons à disposition du public.
-Fort bien, mais quel est donc mon rôle ici, pourquoi suis-je ici ?
-Vous êtes mieux placé que quiconque sur cette planète pour me donner votre avis : le gouvernement de ce pays ainsi que les assureurs de ce parc ont besoin d'un aval scientifique pour pouvoir ouvrir ce lieu à tous. Vous êtes le plus grand spécialiste sur la question de l'intellectualisme, Riton. Je me dois donc de vous convaincre de la viabilité et la fiabilité de cette entreprise. Un petit tour dans ce parc vous tenterait ?
-Oui avec plaisir !
-Je l'ai nommé « Intellectuel Parc », le nom sonne bien et semble très vendeur.
-Cela ne fait aucun doute, mais en quoi cela consiste-t-il ?
-Mon bon vieux Riton, il s'agit de présenter à l'humanité toute entière les clones de ces intellectuels mis en scène dans différentes situations comme des cafés littéraires, colloques, entretiens avec les visiteurs, mais aussi des joutes intellectuelles verbales entre deux sommités choisies par le public. Et enfin, ça c'est vous qui me l'avez inspiré, des conférences à la mode de Montaxy ! C'est bien sûr pour ça que j'ai racheté l'abbaye et l'ai fait remonter ici...
-Pétard, tout cela me semble très alléchant !!! Mais alors... s'il y a des Sue, c'est qu'il y a aussi d'autres de nos pères intellectuels ?! Car quand il n'y a que des Sue, on est forcément déçu, acheva-t-il un petit sourire en coin.
-Vous êtes long à la détente, l'ami. Mais bien sûr que oui ! Il y a en tout cent quarante neuf modèles ou « espèces » comme on les appelle ici.
-C'est prodigieux ! Je n'ose espérer... Y a-t-il des Paul Valéry ? Des Victor Hugo ? Des Chateaubriand ? Des Céline ? Des Mauriac ?
-I say yes ! Alors, content hein ?
-Bôtiful ! J'en suis tout ému... puis-je les voir ?
-Assurément, et puis après ça nous irons dans mon bureau signer cette petite attestation qui me donnera votre aval sur le parc.

Puis pour combler un blanc, Frank Cheese ajouta :
-Pour l'anecdote, je suis tombé sur un échantillon bien mieux protégé que les autres dans le sous-marin. Il se trouvait dans un petit écrin serti d'or et de diamants, mais pas d'étiquette dessus pour dire à qui il appartenait. On a donc décidé de reproduire le mystérieux être. Lors de sa phase « enfant », il avait des tics bizarres, une petite moustache, et puis surtout, poussait de petits cris du genre « aie !», en levant le bras à la perpendiculaire, comme s’il avait mal. Conscient qu'on avait créé une sorte d'erreur génétique, on a décidé de brûler ce monstre et le reste de l'ampoule dans un four. On ne saura jamais à qui ce sang appartenait...
Riton se tut, mais lui avait tout de suite reconnu l'identité de l'individu, ce qui lui glaça le sang.

A suivre...