Les deux hommes suivirent l'agent qui les conduisit dans l'atelier secret où les intellectuels, générations mélangées, attroupés autour de magasines douteux, étaient en train de rire, raconter des blagues cochonnes, lire l'horoscope, admirer les photos de Maïté en vacances aux Bahamas, dans le plus simple appareil, etc. D'autres étaient en train d'allumer un barbecue alimenté avec les précieux manuscrits. Riton se fit tout petit, conscient qu'il avait laissé la veille au soir la sacoche et les précieuses lectures à disposition des génies, corrompant ainsi à jamais leurs esprits purs.

-C'est trop tard, je vais devoir fermer ! Mes sources de revenus sont anéanties. Adieu les manuscrits ! Adieu les intellectuels ! Ils sont corrompus à jamais !
-Que vont-ils donc devenir ?
-Oh ne vous inquiétez pas pour eux, sans leur intelligence remarquable, ils peuvent être relâchés aisément dans la société... Ils feront de parfaits autochtones. Personne ne les reconnaîtra, ce sont des intellectuels... Qui se soucie des intellectuels de nos jours ?! Et puis si par hasard des bribes d'éclairs de génies émergent, eh bien ils passeraient à coup sûr pour des êtres illuminés qu'on enferme. Dire s'appeler Eugène Sue de nos jours, c'est l'asile assuré !
-En tout cas moi, je regarderai à deux fois les garçons de café, facteurs, éboueurs et tous les autres énergumènes que je croise avant de les toiser avec dédain... sait-on jamais.
-Bon allez mon cher Riton, je vous dépose ?
-Avec plaisir, j'ai une mission de la plus haute importance à accomplir !

Et en deux temps trois mouvements, ils s'envolèrent vers l'université. Aussitôt arrivé, il salua son ami qui lui souhaita bon vent alors que sa moumoute s'envolait. Il accourut sans broncher au secrétariat, entra, salua et quémanda :
-Je souhaiterais fixer à nouveau la date d'examen de mes étudiants de licence deuxième année d'histoire contemporaine, demain à la première heure si possible !
-Ben, M'sieur Lacapuche, vous n'êtes pas au courant ? Les cours ont été suspendus, à cause d'une grève étudiante... Le président de l'université a décrété que tous les semestres seront validés, il n'y aura pas de partiels ce semestre.

A cet instant précis, on entendit, dans toute la faculté de lettres et sciences humaines presque déserte, un cri de désespoir à glacer le sang du plus chaud des chauds lapins.

FIN.