Je faisais récemment le tour des enquêtes et autres bêtises que j’ai pu vous raconter depuis trois ans déjà, et je me suis rendu compte qu’il en manquait une, et pas des moindres, puisqu’elle me donna l’occasion de briller en société, et encore mieux, en société universitaire, parmi mes congénères. C’était lors d’un colloque.

Ah, les colloques ! Rien de tel qu’une bonne réunion entre collègues, étalée sur deux ou trois jours, pour briser la routine quotidienne. Ce sont un peu les congés payés des universitaires, des petits cadeaux offerts en plein milieu d’année, souvent plus dépaysants que les mornes vacances au milieu des juillettistes et aoutiens.
Bien sûr, le plaisir varie selon l’endroit et le sujet des débats, mais je me réjouis toujours lorsqu’il s’agit d’annoncer mon absence à mes élèves. Étrangement, ces petits brigands à l’intelligence douteuse, sont à chaque fois aussi heureux que moi. Je me souviens de la fois où je leur ai dit que je partais en colloque à Sion, en Suisse. Ils ont cru que je déménageais au pays des horloges et du chocolat, pour emménager avec quelqu’un, et ont sauté de joie ! Ha ha ha, j’en ris encore.

Cette-fois-ci, cependant, ma joie était plus mesurée. En effet, je me rendais à un colloque dans des conditions bien particulières, si ce n’est mystérieuses. Ma réputation de fin limier avait fait le tour du quartier et s’était répandue jusque dans les plus hautes sphères du monde universitaire. Les organisateurs du colloque, qui portait sur « Le traitement médiatique et métaphorique de l’automobile et du train de la préhistoire à nos jours » - un sujet ambitieux s’il en est, surtout de la préhistoire au 18ème siècle - soupçonnaient une puissance étrangère non invitée de préparer un mauvais coup. Une rumeur tenace et confidentielle circulait, selon laquelle cette puissance allait envoyer un émissaire qui, fondu dans l’assistance, s’emparerait à son aise des précieuses informations délivrées par les communicants. Mon rôle était donc le suivant, je devais moi aussi me glisser dans le public, afin de repérer et de confondre l’espion, en cas de rumeur avérée.

Vous comprenez maintenant pourquoi mon humeur était partagée. J’étais à la fois fier que l’on me confie cette mission périlleuse, et terrifié par la peur. J’étais également heureux à l’idée de retrouver certains collègues, dont j’avais vu les noms dans le programme, mais tourmenté de ne pas moi-même communiquer. En effet, l’une des joies du colloque est votre propre intervention, qui flatte votre égo en se terminant 9 fois sur 10 par un concert d’applaudissements, le plus souvent hypocrites, mais réels ! J’allais échapper à ce plaisir, mais c’était pour la bonne cause…

La veille de partir pour le colloque, je fus sujet à la colique, à cause du stress. Ce phénomène était habituel, seul le motif différait cette-fois, puisque l’anxiété ne concernait pas ma communication mais la réussite de ma mission secrète.
Vous allez me dire que ce dernier paragraphe n’est pas très glorieux, je le sais, et que j’aurais pu m’en passer, je le sais aussi, mais je cherche à n’omettre aucun détail, c’est important pour l’authenticité de l’histoire. Et puis, je n’aime pas que l’on me compare à un héros sans failles et sans reproches…

Après une nuit agitée, je rangeais mes inquiétudes au placard, vidait ce dernier pour remplir ma valise, et filait en direction du colloque…

A suivre…