C’était Gontran des Capucines qui venait de claquer la porte. Il transpirait à grosses gouttes et était essoufflé comme un vieux chien après une longue promenade à la campagne. Sans se soucier des regards qui le fixaient, il avisa mon faciès, parût un peu surpris, et s’approcha de moi.

« Bon sang, dit-il tout en enlevant son veston et attrapant un café au vol - ce qui est encore plus fort que ladite boisson - j’ai réussi à arriver à temps, apparemment ! Tu es donc là, Riton, comment ça va ?
-Très bien, merci, répondis-je. Et toi, tu as couru un marathon ?
-Oh ne m’en parle pas ! Je suis extrêmement contrarié. Le train que j’ai pris avait du retard et, pour combler le tout, il n’y avait aucun taxi à l’horizon à la sortie de la gare. J’ai dû faire le trajet à pied et à moitié en courant pour ne pas me mettre en retard. Non vraiment je suis très contrarié, d’autant qu’Arthur ne pourra venir, et je vais devoir porter sur les épaules l’intervention que nous devions faire en commun.
-Mince, je me faisais une joie de le revoir. Il ne lui est rien arrivé de grave, j’espère ?
-Non, il est juste coincé dans les plaines sauvages du Pôle Sud, où il étudie les vaches laitières, tu te souviens, sans doute ! Le personnel de la compagnie aérienne qui devait le ramener est en grève, et revendique une augmentation salariale de trois euros par mois et par tête de pipe, autant dire que le conflit est délicat ! A cause de ça, je me retrouve dans de beaux draps à devoir présenter un travail incomplet et surtout à mille lieux de mon champ de recherche habituel. On se disait qu’on y arriverait mieux à deux, ah que je suis contrarié, très contrarié même !
-Allons allons, ça va aller, dis-je, fidèle à ma réputation de consolateur, mais conscient que son esprit naturellement farceur était bien tourmenté ».

Il fit une moue dubitative et s’en alla aux water-closets. Quelques instants plus tard, il en ressortait, le teint pâle et le regard grimaçant.
« Tu n’as pas bonne mine, tu es encore contrarié ?
-Non je suis constipé, répondit-il d’un ton sec. D’habitude je suis sujet à la colique avant de présenter mon sujet à un colloque, mais là c’est l’inverse qui se produit. Sans doute à cause de cette situation pour le moins atypique.   
-C’est contrariant… »

De contrat riant, il en était question à quelques mètres d’eux. Le directeur des Presses Universitaires de Mulhouse était en discussion avec une jeune chercheuse qui négociait avec succès la publication de ses recherches sur « la contrebasse inca et ses sonorités enchanteresses ».
Mais déjà, l’heure était aux premières interventions, et les organisateurs nous invitèrent à prendre place sur des sièges en plastique qui faisaient mal aux fesses. J’avais connu meilleur confort mais passons. Les choses sérieuses commençaient et je devais désormais redoubler d’attention, être aux aguets, ne pas lâcher d’une semelle l’auditoire, ou autres expressions ridicules à type concentratif, afin de démasquer l’espion si espion il y avait.

A suivre…