Gontran s’était installé face au public, essentiellement composé d’érudits locaux et d’autres chercheurs, en compagnie des trois autres intervenants de la matinée et du président de séance, un des organisateurs alsaciens. Quant à moi, je m’étais sagement fondu (tel un savoyard) dans le public, à côté de Jules Huberlu, choix stratégique s’il en est, étant donné la rareté de nos échanges malgré notre complicité apparente. Par conséquent, mes conditions de surveillance étaient optimales, comme pour les sauveteurs des plages quand le drapeau est vert, si vous me permettez la comparaison.

La matinée, grâce aux débats passionnés qui éblouirent mon intellect - sans trop lui masquer la vue quand même car j’ai l’habitude -, passa très vite. Le pauvre Gontran, sans doute rassuré par les regards langoureux que je lui lançais, s’en tira finalement avec les honneurs, malgré quelques petites imperfections que personne n’osa lui faire remarquer. Il faut dire qu’il n’avait pas pu récupérer la partie du travail d’Arthur, si bien qu’il nous fit part de l’introduction de son sujet, sauta la première partie pour attaquer directement la deuxième, et sauta la dernière avant de nous livrer une moitié de conclusion. A défaut d’être parfaitement convaincant, l’exercice de style était original !

En suivant tout cela, j’avais dans le même temps observé la réaction du public, mais je n’avais rien eu à me mettre sous la dent pour mon enquête. L’inverse se produisit au repas de midi, très copieux et finement arrosé, comme chacun sait. Je ne vous ferai pas l’affront de vous donner le menu, vous me détesteriez, si si.

Peut-être ce repas fut-il salvateur, je ne le saurai jamais, mais toujours est-il que c’est dans l’après-midi que j’eus l’occasion de briller.
En effet, l’un des intervenants était un professeur anglais, que je connaissais de réputation. Gontran, en amateur qu’il est, m’avait confié qu’il terminait toujours ses interventions par un jeu de mot idiot, histoire de détendre l’atmosphère et de compenser le sérieux de son propos. Tout heureux de cette précision, car vous savez sans doute que j’ai parfois du mal à maîtriser et donc à comprendre la langue de Shakespeare, j’attendais le moment propice pour éclater de rire.

Lorsque le digne professeur termina, c’est-à-dire entre son dernier mot anglais et le premier applaudissement - ce qui vous le noterez laisse une marche de manœuvre très réduite -, je me mis à rire de bon cœur, pour faire croire à tout le monde que j’avais compris la plaisanterie.
Problème, et de taille, l’individu n’avait rien dit de drôle… J’étais le seul à avoir ri… D’abord rouge de honte car moqué par l’assemblée, je pris soudain le dessus en comprenant tout ! Le professeur anglais était un imposteur ! Son absence d’humour le trahissait, c’était lui mon espion, et pas un membre du public !

En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, surtout si on prend son temps ou qu’on est bègue, je me suis précipité sur lui pour lui arracher sa fausse barbe, à la stupéfaction générale ! J’avais vu juste, et je devenais aussitôt le héros de la journée. « C’est pour vous la Mu-Loose, cher imposteur », lançai-je au gangster dans l’hilarité générale.

L’homme fut arrêté et reconnu par les services de police. Il travaillait pour les soviétiques mais, bien entendu, le KGB nia tout en bloc, soviétique lui aussi.
Quant à moi, je fus porté en triomphe par les organisateurs, et je pus profiter d’une suite de luxe jusqu’à la fin du colloque, avec verveine à volonté…

FIN.