Depuis déjà quelques valses à mille temps, l’idée trotte dans ma tête, comme un cheval à la campagne un soir d’automne (ça marche aussi le jour et les autres saisons). Je me dis, il faut que je trouve une nouvelle histoire à raconter à mes lecteurs adorés. Vous noterez la prétention que j’ai de mettre lecteurs au pluriel, mais on ne se refait pas.

Bref, avant de trouver l’idée, la grande idée, j’étais plutôt embêté car, après une longue absence, je ne voulais pas d’une histoire comme les autres, non. Je lorgnais vers une histoire intéressante, passionnante, captivante, et autres rimes marrantes. C’est ainsi que j’en suis venu à cette idée du grand déménagement, pour que l’histoire déménage au moins dans le titre.

Maintenant que j’ai passé deux paragraphes à vous faire croire que, d’une part je m’intéresse encore à mon public, et que d’autre part cette histoire est née d’un jeu de mot alors qu’elle est tout simplement due à mon déménagement effectif, je peux commencer.

Un jour de printemps (ça marche aussi le soir et les autres saisons), j’en ai eu marre. Et comme je viens de vous apprendre que je viens de déménager – je deviens d’ailleurs redondant avec mes « je viens » -, comme je viens de déménager, viens-je donc de dire, je viens de… et zut je ne sais plus ce que je voulais dire… ah ! si ! Si je viens de vous dire que je viens de déménager, vous devez vous doutez que ce n’est pas un jour de printemps, mais un jour de ce printemps-ci, de celui-là. Bref, j’en ai eu marre ! Un peu comme vous à la lecture de ce paragraphe, en fait….

J’en ai eu marre de cet appartement qui m’abritait depuis tant d’années. Depuis longtemps, je me disais qu’il était temps, de changer d’air, de changer de fenêtres, de lavabo, de démarrer une nouvelle vie. J’avais fait le tour de ce logement, je n’avais plus rien à en tirer, à part des ennuis. En effet, depuis des lustres, le lustre menaçait de s’écrouler, et avec lui tous les murs (les adjacents et les autres). De plus, depuis belle lurette, je n’avais pas changé de lunettes, ce qui expliquait mon incapacité à voir les fissures et les traces de moisissure.

Ceci étant dit, mon intellect remarquable me rappelait que le quartier était chic et cossu, agréable et plaisant, calme et sans bruit. Je pris alors la décision intrépide et courageuse de rester aux alentours de la Place Herchi, dans un rayon de 20 mètres maximum. Il fallut alors que je me déplace jusqu’à l’agence immobilière du quartier, pour leur signaler mon désir de changement. Ceux qui ont cru un instant que j’étais propriétaire n’ont pas idée du prix du mètre carré à Paris (moi non plus d’ailleurs mais je fais semblant de savoir) !

J’avais dans l’idée de ne pas m’agrandir. Mon célibat ne me pousse pas à le faire, d’autant qu’avec mon grand âge, je ne risque guère de trouver une concubine dans un futur proche. Je n’avais pas non plus besoin de place supplémentaire, tant que je gardais l’espace pour ranger ma collection de revues de l’entre-deux-guerres et mon nécessaire à moumoute. En un mot comme en mille, je voulais la même chose, mais en plus neuf, et si possible dans le même style que l’autre, pour ne pas avoir à tout réagencer. Et puis, ainsi, je pouvais continuer à faire mon ménage sans faire trop d’efforts, évitant ainsi de faire appel à une femme de chambre, ce qui est risqué quand on est puissant.

Arrivé d’Herchi, devant les employés de l’agence, quelle ne fut pas leur stupéfaction de constater que je désirais non seulement déménager à quelques pas seulement de chez moi, mais en plus que je désirais jouir d’une surface identique !
« D’habitude, les clients déménagent pour prendre quelque chose de plus grand, Monsieur Riton. Qu’est-ce que ça vous apporte de prendre la même chose à côté ?, osa me lancer la conseillère commerciale de l’établissement.
-Qu’est-ce que ça peut vous faire, jeune péronnelle ? lançai-je, irrité par son excès de curiosité, à la limite du voyeurisme outrancier. Est-ce que je vous demande l’heure qu’il est en Papouasie-Nouvelle Guinée ? »

Je ne sais pas pourquoi j’avais dit ça, les effets de l’improvisation sans doute. Toujours est-il qu’elle blêmit avant de rougir de honte et de s’excuser platement. Je vois encore son visage passer du blanc au rouge en un quart de seconde, ça m’a fait un drôle d’effet, au point de me sentir (presque) coupable de l’avoir ainsi renvoyée dans ses quartiers.
Enfin, trois minutes plus tard, au moment de me proposer de nouveaux loyers ainsi que le montant d’honoraires approprié, elle avait retrouvé le sourire. Sans doute aussi parce qu’elle n’était pas de première fraîcheur, et qu’avec le recul elle devait apprécier d’avoir été traitée de jeune, même péronnelle. Avec le recul, encore, mais un recul plus profond, renvoyer dans ses quartiers une employée d’agence immobilière avait quelque chose de cocasse.

Une semaine plus tard, j’avais rendez-vous pour une visite. A 9h28, je quittais mon domicile, et à 9h30 précises (j’ai perdu un temps fou à refaire mon lacet), je retrouvais l’employée de l’agence devant l’immeuble concerné.
Trois bla-bla et deux patati-patata plus tard, je donnais mon accord de principe. Il ne restait plus qu’à régler les formalités administratives.

A propos de formalités, je dus appeler le service client de mon opérateur de téléphone, mieux connu sous le nom de l’entreprise à suicides. Alors que je m’apprêtais à demander le changement de ma ligne minitel, j’ai pu me reprendre de justesse, évitant ainsi de provoquer un fou-rire chez mon interlocuteur.

On me demanda également d’aller relever le conteur E. Déhef, si j’ai bien compris, mais je n’en fis rien puisque, d’une part, je ne connaissais pas cet auteur, et d’autre part, je n’avais aucune idée de l’endroit où il s’était cassé la figure.

Je profitais ensuite d’un cours donné par moi-même à de jeunes hurluberlus pour leur demander comment ils faisaient pour déménager tout leur fourbi, la plupart se plaisant à changer d’appartement chaque année. Ils me répondirent alors que je pouvais faire appel à des amis, un peu comme dans le jeu de Jean-Pierre Foucault, sauf que là, plusieurs valaient mieux qu’un. Ils précisèrent qu’en général, ils les récompensaient avec quelques bières et une part de pizza, sans éprouver la moindre honte.

Quelques jours plus tard, j’adaptais leur méthode en appelant quelques amis, enfin deux collègues de l’université. Pour les attirer, je leur avais promis non pas des pizzas (ça n’aurait jamais marché) mais, à l’un une réplique du fac-similé de l’édition originale d’une revue enfantine de l’entre-deux-guerres, et à l’autre une boite à bonbons datant de 1921, avec une majorette dessus. Etant donné que j’avais les deux en double, je ne perdais pas au change.

La proximité immédiate, rapprochée et pas très loin de mon nouveau logement, m’économisa la location d’un camion et, en moins de temps qu’il n’en faut à un petit garçon pour raccompagner sa grand-mère à l’autre bout du village, l’affaire était dans le sac ! Enfin, mes affaires étaient transférées des points A à B.
C’est depuis ce nouveau port d’attache que je vous livre cette anecdote. Peu intéressante, elle aurait pu rester dans un tiroir, mais comme je les ai tous vidés pour déménager, je n’ai pas pu m’empêcher de l’utiliser. J’espère que vous ne m’en voudrez pas trop, et puis de toute façon rien ne vous obligeait à me lire.

Je vous taquine, chers fidèles (oui je parle encore de toi maman, il faudrait que tu commences à le comprendre). Quelquefois, en ouvrant la fenêtre, j’aperçois mon ancien salon, juste en face, et je ne peux m’empêcher de penser, avec un drôle de sentiment mêlant nostalgie et embarras, à la genèse de toutes les histoires que je vous ai racontées jusqu’ici. Une page se tourne, place à de nouvelles aventures maintenant.

FIN.

PS : Bientôt, les articles.