Cette histoire est destinée à combler un manque de texte sur ce blog, de la même manière que ma moumoute comble un manque de cheveux sur mon crâne. Après ce préambule succinct mais intense, place à l’action.

Un train d’enfer, comme son nom l’indique (ou pas), est une critique sociétale et désespérée sur ma vie de voyageur dans un tchou-tchou, le mode de transport sur rails. Dans un western, j’aurais précisé « comme son nom l’indick Rivers » mais fort heureusement et Alamo, nous n’y sommes pas. Notons également que cette anecdote a été écrite à une vitesse normale, et pas à un train d’enfer.

L’aller s’est déroulé de 7h à 8h30 du matin, et le retour à 14h50 à 16h20. Ce détail en apparence inutile vous permet de calculer le temps total que j’ai passé dans cette machine infernale, à savoir 3h très exactement, café et retard compris. Cela n’apporte rien à l’histoire mais je gagne quatre lignes.

Pour une raison professionnelle, tout à fait digne d’un chercheur professionnel, je devais me rendre dans une ville de province afin d’assister à une réunion professionnelle sans intérêt. Cela fait partie du « train-train » quotidien, si j’ose dire pour faire un jeu de mot, là encore, de professionnel. Notez par ailleurs la rediffusion prochaine à la télévision du film avec Jean-Paul Belmondo, le Professionnel. Mais je déraille, ou je m’égare, contraction habile de « je m’éloigne de la gare ».

Oublions le TGV, inexistant dans cette contrée sauvage, et empruntons le Corail, qui n’a d’enchanteur que le nom maritime. Courage Riton, courage !

Comble de malchance, au moment de partir, à l’heure de pointe, la première classe était complète. Horrifié, je dus me résigner à voyager en seconde avec les manants. Heureuse surprise, toutefois, de constater que ces derniers étaient étrangement civilisés et relativement calmes. Sans doute n’étaient-ils pas bien réveillés, me dis-je alors (ne pas confondre avec Mehdi Jalors, le célèbre danseur de tango).

En revanche – à ce propos, tu m’en dois une au Scrabble, Gontran ! Oui j’en profite pour adresser des messages à mes lecteurs en pleine histoire, et je vous dis zut, tel le comte de Champignac, personnage adoré par mon nègre officiel –, en revanche, donc,  le contrôleur s’était levé de bonne heure… À peine avions-nous quitté le quai que sa voix nasillarde et incroyablement forte dans un haut-parleur mal réglé inondait le compartiment, tout ça pour nous souhaiter la bienvenue. C’est d’une idiotie rare. Ennuyer les gens pour leur dire bonjour, non mais vraiment ! Et puis ils ne vont tout de même pas chanter qu’ils sont mécontents de nous voir. Bref, passons et continuons le voyage voyage, avec moins de désir.

La chance était manifestement avec moi. Il se trouve en effet que j’avais pris place dans un omnibus (à ne pas confondre avec l’enchanteur Homnibus, encore une note de mon nègre officiel). Dans ces cas-là, toutes les 5 minutes, la même voix nasillarde retentit à vous glacer le sang dans les veines, pour vous annoncer : « Notre train arrive en gare de Trucmuche. Avant de descendre, veuillez vérifier que vous n’avez rien oublié à votre place. Pour votre sécurité, veuillez attendre l’arrêt complet du train avant de descendre. La SNCF vous souhaite une bonne journée ! Prochain arrêt, Trucmuche ».

Résumons. Les voyageurs frôlent la crise cardiaque lors de chaque intervention dans le haut-parleur, pour qu’on leur dise qu’ils arrivent là où ils ne descendront pas (il faudrait être fou pour descendre à Trucmuche), qu’ils ne doivent rien oublier (tiens, j’avais laissé mon ordinateur à ma place, suis-je distrait !), et qu’il ne faut pas sauter du train en marche (première nouvelle !). Je vous le dis sans trembler, il y a des baffes qui se perdent ! D’autant que pendant ce temps-là, courroucé, irrité par cette voix stridente, je n’arrivais pas à me concentrer sur le rapport important que je devais lire en urgence et que j’avais emmené avec moi. Non ne me regardez pas comme cela, tout le monde le fait : « Rien de tel que la dernière minute pour prendre connaissance du sujet de la réunion qui nous attend » (Charles Martel un jour d’octobre 732, juste avant de s’exclamer « Bon sang mais c’est qu’ils sont nombreux ! »).  

Après une grève soudaine du personnel et un retard de 30 minutes, j’arrivais enfin à destination. Heureusement, les réunions, traditionnellement barbantes et inutiles, débutent toujours en retard mais se terminent toujours à l’heure. C’est un peu l’inverse du train, en quelque sorte. Néanmoins, le buffet qui suit est en général meilleur que tous les triangles comestibles disponibles dans les wagons-restaurants. Charles Martel le sait bien. À mon sens, la qualité du repas qui suit est ce qui garantit la fréquentation des salles de réunion de nos jours. C’est du moins mon critère numéro un avant d’accepter tout rendez-vous de ce genre. En fin de compte, nous nous régalâmes d’un Écrasé de Nectarine Trisomique aux Rouleaux d’Ecrevisses Émincées, suivi d’une Potée de Lamentin Australien en Timbales, et enfin d’un Duo d’Escalopes de Sirop de Sucre aux Échalotes de Tombouctou. Entrée, Plat, Dessert. Le grand luxe ! Le tout accompagné d’une Verveine cuvée spéciale 1972, une merveille !     

La digestion fut moins calme. De retour dans le train, je pensais oublier tous mes soucis en réintégrant la première classe. Que nenni ! Le voyage fut encore plus désagréable qu’à l’aller. En plus de la voix horrible du haut-parleur toutes les cinq minutes, c’était à présent les passagers qui y mettaient du leur. Bel exemple pour la richesse ! Sus à l’insolent freluquet qui écoutait trop fort une chanson à la mode, dont l’air entêtant venait juste de quitter mon cerveau par je ne sais quel procédé magique ! Sus à la disgracieuse mégère du quatrième âge qui avait oublié sa carte senior et mit deux heures à comprendre les explications du contrôleur pour se tirer d’affaire ! Sus aux cadres qui me narguèrent avec leurs costumes et leurs ordinateurs ou « tabeulettes » dernière génération, fiers qu’ils étaient de leur activité stupide et de leurs moumoutes de luxe. Sus aux enfants qui, de mon temps, suçaient leurs sucettes, sans demander leur sou, et n’étaient pas devenus les fossoyeurs de l’audition, qui se mettent paradoxalement à crier sans crier gare. Dans un train, c’est assez cocasse, mais cela reste énervant. Même les objets participaient au brouhaha ambiant, rendez-vous compte (sus en effet au fauteuil, qui avait besoin de dégrippant) ! Pour vous donner une idée de ce cauchemar, on aurait dit les députés de l’opposition en train de réagir au discours d’un premier ministre. Une horreur ! Pire qu’une cour d’école ou un bar rempli d’universitaires.

Une fois chez moi, je pris un bain, parfumé à la rose, ce qui ragaillardit à la fois mon corps et ma virilité. Calmé et humant bon, je décidai ensuite soudainement (d’où l’emploi du passé simple), de ne plus jamais prendre le train. Les heures suivantes (d’où l’emploi de l’imparfait à venir dans 3… 2… 1 seconde), je parcourais « l’espace internétal » de l’assureur de mon vieux tacot, aussi imparfaits l’un que l’autre, et trouvais enfin la somme qu’il me faudrait débourser pour renouveler mon contrat. En conséquence, j’empruntais dès le lendemain La joie des transports en commun, de Jacques Granvoyageur, et suggérais dans un courrier adressé au président de l’Université de mettre en place un service de location de calèches pour se rendre aux réunions. J’attends toujours l’accusé de réception.

FIN.