24 juin 2009
Le postiche (3/3)
Finalement, je décidais de soudoyer un gamin
niais qui passait par là avec son ballon. Je lui glissais un petit
billet dans la poche en lui disant qu’il en aurait un autre s’il
envoyait son ballon dans la fenêtre de Basile Tondu, et restait ensuite
près de la porte. « C’est pour faire une blague à un copain », lui
dis-je. Le petit imbécile goba mon histoire et s’exécuta ! Caché
derrière une poubelle, j’attendais la suite des événements. Oui, pour
l’héroïsme on repassera mais je vous dis zut.
La porte ne tarda
pas à s’ouvrir et Basile Tondu sortit dans la rue, visiblement très
énervé. Je le reconnus à sa voix mélodieuse et à sa corpulence, c’était
bien le voleur de moumoutes ! Tout se passait plutôt bien, autrement
dit il s’était mis à la poursuite du petit gamin qui avait pris peur en
le voyant, quand soudain ce dernier signifia à Tondu que c’était « le
monsieur caché derrière la poubelle qui lui avait demandé d’envoyer le
ballon ». L’idiot ! Tondu détourna son regard vers moi, juste au moment
où je m’apprêtais à entrer chez lui à la recherche de preuves. Coincé,
je m’apprêtais à passer un sale quart d’heure car l’homme m’avait
reconnu et commençait à retrousser ses manches…
Coup de pot
(d’échappement), nous entendîmes une voiture déambuler à toute vitesse
dans la rue, c’était la police ! Le visage de Tondu passa de la colère
à la peur, et il commença à détaler comme un lapin en criant : « Chauve
qui peut ! ».
C’était de circonstance. Il était lui-même
totalement dégarni, ce qui ne fut plus mon cas quand la police me
rendit ma moumoute, après avoir rattrapé le gredin. David récupéra
également la sienne, et nous retrouvâmes un peu de standing. Quant à
l’horrible petit gamin, il eut le toupet de venir me réclamer le
deuxième billet que je lui avais promis, et je dus me résigner à lui
donner. Il me signala que mes cheveux avaient repoussé rapidement, ce
qui fit rire les policiers.
Mais venons-en au fin mot de
l’histoire, avant d’écrire le mot fin. Basile Tondu avait été atteint
très tôt de calvitie lui aussi, sauf qu’il était légèrement dérangé. Il
s’était mis dans la tête qu’il fallait laisser faire la nature et
rester chauve, et pour cette raison il ne s’était rien mis sur la tête.
Il avait alors développé une haine féroce contre tous les porteurs de
moumoutes et autres postiches, et il avait souhaité éradiquer ces
objets du démon de la surface du globe. Pendant plusieurs années, il
avait observé les passants et savait sans se tromper reconnaître une
moumoute perdue dans une foule de cheveux véritables. C’était une sorte
de sixième sens chez lui.
Nous trouvâmes dans sa chambre des
posters de Jean-Pierre Coffe, Fabien Barthez et Monsieur Propre, ainsi
que d’autres moumoutes volées, qui furent envoyées aux objets trouvés.
Le
comble pour ce pauvre homme, c’est qu’il avait un cheveu sur la langue
et un nom sujet aux moqueries et aux sobriquets, tels crâne d’œuf ou
crâne d’obus. Quelques jours plus tard, il fut interné et nos moumoutes
purent à nouveau vivre en paix. J’avais une fois encore permis la
résolution d’une enquête improbable, et mes faux-cheveux en
frisottaient de plaisir !
FIN.
18 juin 2009
Le postiche (2/3)
Halte-là malandrin ! C’est de cette manière que
je décidai de l’interpeller. L’homme, un peu surpris par mon
anticipation, se reprit vite ! Après m’avoir répondu qu’il préférait
qu’on l’appelle paltoquet, l’insolent personnage s’approcha de ma
moumoute. Nous nous empoignâmes alors, tels deux gladiateurs antiques
s’apprêtant à lutter jusqu’à la mort. Nous n’allâmes pas jusque-là. En
effet, le gros machin était costaud et il m’envoya valdinguer à l’autre
bout de la rue, après m’avoir mis un gauche. Pardonnez mon langage peu
soigné, mais je suis encore sous le coup de l’émotion. Ma moumoute
n’ayant pas résisté au choc, il l’empoigna et se mit à courir en la
brandissant tel un trophée.
Piqué au vif, je me relevai en un
clin d’œil, et commençais la poursuite. Ha ha, il ne savait pas que
j’avais gagné la course à pied de mon collège, quand j’étais adolescent
! De plus, s’il était robuste, il peinait un peu à se traîner. Cela
n’empêcha pas cet animal de me semer (ma jeunesse est quand même assez
lointaine) au bout de quelques minutes, et je le perdis de vue à
l’angle d’une petite rue. Il était très certainement entré dans l’une
des habitations avoisinantes.
J’avisais alors une cabine
téléphonique, appelais à mon bureau dans lequel, par chance, David se
trouvait déjà, et lui disais de me rejoindre de toute urgence rue des
rasoirs, avec la police. Tout en raccrochant, fier de mon ingéniosité,
je me disais qu’il faudrait que j’investisse un jour dans ce que mes
congénères appellent un portable avant que ces braves cabines
salvatrices ne disparaissent à jamais dans les abîmes de notre société
corrompue et malfaisante, et non je n’en fais pas trop.
Après
cette réflexion personnelle aussi intéressante qu’un week-end à
Vierzon, je décidais de ne pas rester inactif et de commencer à
chercher seul la maison dans laquelle mon agresseur avait pu trouver
refuge. J’entrepris alors de lorgner sur toutes les sonnettes, avec
l’idée un peu folle que les noms que j’y lirais m’aideraient. Jeanne
Chanterelle, Hector Gentil, Didier Lamouche et Yvette Paupiette
n’avaient pas des noms de bandits. Soudain, mon sang ne fit qu’un tour
lorsque je m’arrêtai devant le numéro 41. « Hum, Basile Tondu, rue des
rasoirs, voleur de moumoutes… tu brûles, Riton, tu brûles ! »
Je
sais bien qu’au même titre que l’habit ne fait pas le moine, le nom ne
fait pas le larron, mais quand même, la coïncidence était troublante. «
Tant pis, j’entre ! », me dis-je alors, en sachant que je prenais le
risque de pénétrer chez un brave homme et d’avoir l’air ridicule, ou
bien de tomber nez-à-nez avec un gros costaud patibulaire. J’avoue que
la deuxième perspective m’enchantait moins…
Ceci étant dit, si
la coïncidence était frappante, je me devais d’entrer sans frapper. En
effet, je pouvais difficilement sonner à la porte maintenant qu’il
avait vu mon visage. J’aurais pu essayer d’enrouler mon écharpe autour
de mon crâne chauve et me faire passer pour un fakir indien, mais cela
n’aurait pas collé. Primo, l’homme ne m’aurait sans doute pas laissé
rentrer, deuxio, je n’avais pas de planche à clous pour me rendre
crédible et tertio, ce n’était pas très discret.
Une autre idée
était d’aller chercher une échelle pour grimper sur le toit et passer
par une petite lucarne entrouverte. Mais ça, c’était bon pour les films
et leurs cascadeurs.
La dernière idée était plus sûre puisqu’elle
consistait à attendre sagement l’arrivée de David et de la police, mais
je ne pouvais m’y résoudre. Je devais tenter quelque chose… cette
histoire avait réveillé mon instinct d’aventurier si peu perceptible en
temps normal, et je me sentais l’âme d’un héros.
A suivre...
10 juin 2009
Le postiche (1/3)
Vous n’êtes pas sans savoir que j’ai en ma
possession une moumoute, de premier choix d’ailleurs, importée de chez
de Raoul Poileucaillou, le spécialiste des faux-cheveux installé à
Montaxy. Ce postiche fait désormais partie de moi, et il est du reste
devenu un des signes caractéristiques de ma personnalité. Riton
Lacapuche, c’est un enseignant-chercheur, un cœur qui bat, deux jambes
et autres calembredaines anatomiques, mais avant et par-dessus tout une
moumoute !
Bien sûr, j’ai essayé de la dissimuler comme j’ai pu au
début, comme tout néophyte de la postiche qui se respecte. C’était sans
compter sur les coups de vents intempestifs, les tempêtes venteuses, ou
les jours de distraction, qui bien des fois me firent arriver à la
faculté avec la moumoute de travers ou à l’envers.
Depuis, j’ai
appris à vivre avec, et elle me sert d’arme psychologique. Parfois,
certains étudiants, horrifiés, la voient hanter les couloirs de
l’université, la veille d’un cours avec moi, et ils s’enfuient
épouvantés. « Houuuuu, je suis la moumoute de Ritooooooooon, je veille
à ce que tu prépares bien ton exposéééééé, vil cheveluuuuuu ! » Le
délire de mes étudiants drogués va parfois très loin.
Si je vous
parle de ma moumoute de luxe, l’élément primordial de mon apparat
personnel, c’est parce que cet objet est au centre de l’enquête que
l’on m’a confiée pendant les grèves. Eh oui, pendant que mes étudiants
saugrenus et certains de mes confrères manifestaient dans la rue, le
brave et honnête citoyen que je suis aidait un contemporain dans
l’embarras.
David Maramille, un jeune collègue rencontré lors d’un
colloque sur les aspirateurs mexicains à ventricule réfrigérant, a lui
aussi investi très tôt dans un postiche, suite à un problème persistant
de chute des cheveux, rencontré par un grand nombre de malheureux dont
on ne parle pas assez. Or, il y a bientôt deux mois, alors qu’il
marchait tranquillement dans la rue, un agresseur plein de graisse
l’agressa. Le gros malfrat, dissimulé derrière un masque, lui arracha
sauvagement la moumoute et, pris d’un rire démentiel, il s’enfuit à
vive allure.
Le hasard avait fait que ce crime avait été commis
à quelques pas seulement de chez moi. David s’était alors empressé de
venir me raconter ce qui s’était passé. En bon camarade, je lui prêtais
une moumoute de rechange et lui promettais de l’aider à retrouver son
bien.
Qui pouvait bien s’intéresser aux moumoutes plus qu’aux portefeuilles ? Le mystère était entier.
Le
lendemain, je faillis recracher ma verveine sur mes tartines beurrées.
Je venais de découvrir dans le journal qu’un autre vol de moumoute
avait eu lieu dans la même journée. L’homme masqué et son embonpoint
avaient récidivé ! La victime était un présentateur de télévision que
je ne peux voir ni en peinture, ni à l’écran, et je me disais que ça
lui était bien fait, ce qui est mal mais humain. Tout de même, me
disais-je, cela devient grave. Je commençais même à m’inquiéter pour ma
propre moumoute. Après avoir rassuré cette dernière en lui donnant un
coup de peigne, je finissais de me préparer et partais pour mon bureau
à l’université, que nous avions décidé de transformer en QG avec David,
le temps des grèves. J’emportais le journal avec moi, en espérant qu’il
nous aiderait dans notre enquête.
Le temps dehors était
agréable, mais le vent soufflait assez fort, et ma moumoute était
repérable, ce qui ne me rassurait guère par les temps qui courraient,
ou au vu du climat du moment, comme vous voulez, mais assez parlé de
météo.
Alors que j’approchais du campus universitaire, je vis
soudain s’approcher de moi un gros plein de soupe, affublé d’un masque
de carnaval… j’allais devoir jouer serré…
A suivre…
03 juin 2009
Madame Angéline (4/4)
Nous profitâmes du repas pour faire plus ample
connaissance, et j’étais heureux de constater que le courant passait
plutôt bien entre nous. Des mots diverses et variés se glissèrent dans
la conversation, comme par exemple parents, chien, naissance, ciseau,
serpillère, moderne, rideau, Marx, voiture, URSS, alcool, col de
chemise, pédérastie, infusion, contemporaine, Johan et Pirlouit,
caissière, lampe torche, cerf-volant, aérosol, spartiate, Elvis
Presley, amphithéâtre, chocolat, papillon, ancienne, Michel Drucker,
pelouse, exposé, ceinturon, avenir, photographie, Tintin, saucisson,
médiévale, aérogare, mouchoir, allumettes, rhododendron, frisottis et
bien d’autres qui pourraient remplir la page entière et terminer
l’histoire si j’étais fainéant.
Au fur et à mesure que nous
mangions, et surtout qu’elle me servait à boire alors que je n’avais
pas vraiment l’habitude de l’alcool, nos langues se déliaient. Quand la
soirée fut bien avancée, d’autres mots se glissèrent dans la
conversation, tels que amour, copain, copine, célibataire, aussi,
tiens, rigolo, toi, moi, intéressant.
Cette histoire aurait pu
bien se terminer, c’était même mon souhait le plus cher. J’aurais fini
par l’embrasser tendrement, elle aurait fait la même chose, nous nous
serions retrouvés dans le même lit, à deux mètres de la table de
cuisine, à faire des choses que beaucoup prennent plaisir à faire. Nous
aurions ri, nous nous serions échangés de petits regards complices, et
puis on se serait séparé le lendemain, le cœur en fête, avec un
prochain rendez-vous déjà en tête, dont on ne connaissait pas l’issue
mais ça n’avait pas d’importance.
Malheureusement, la vie n’est pas toujours bien faite et les contes de fée sont parfois vite terminés.
Pour
qu’il y ait fusion, il faut deux éléments. Or, Angéline n’en avait pas
envie. J’eus beau lui déclarer ma flamme, certes maladroitement, elle
me répondit qu’elle n’était pas intéressée, à part bien sûr pour une
amitié.
Peut-être aurait-elle été d’un autre avis si j’avais su
lui exprimer tout ce que je pouvais ressentir, mais ça m’était
impossible. Je n’aurais jamais pu trouver de mots assez forts. Alors je
dus me résigner, et je sus qu’il me faudrait l’oublier, et attendre
encore, peut-être une éternité, avant d’éprouver de nouveau une telle
sensation.
Je ne pouvais pas la forcer, mais j’étais dévasté.
Quelques semaines plus tard, elle se trouva quelqu’un. Nous nous sommes
perdus de vue. Mais je sais qu’ils vécurent heureux, c’est le journal
qui me l’a appris.
Cet homme qui avait pris ma place, et que j’avais
tellement envié, cet homme se retrouvait maintenant veuf. Si cet
épisode m’est revenu, c’est pour cela. J’ai lu ça ce matin. La maladie
s’est une fois de plus insérée dans la rubrique nécrologique.
Avec
le temps, j’avais fini par ne plus souffrir, mais cette nouvelle me
rappelle à côté de quoi je suis passé. Combien de fois ai-je pu la
revoir, m’ouvrir la porte de chez elle en peignoir ?
J’ai longtemps
attendu d’éprouver une sensation similaire envers quelqu’un d’autre,
j’ai longtemps espéré… mais je commence à croire que ça ne viendra
jamais…
Si un jour vous croisez un enseignant-chercheur dans la
rue, qu’il ressemble à l’un de ces bonshommes qui tiennent des blogs
sur internet, et que vous distinguez sur son crane une de ces choses
artificielles qui masquent la calvitie… peut-être aurez-vous alors, un
peu de compassion ?
FIN.